A.Giovani Da Punt./dos

Précisément j’étais en retard. Nous avions pris rendez-vous à la terrasse d’un café – pas loin de l’angle que fait la rue de Rivoli avec la rue … Voilà que j’en oublie également le nom. Peu importe. Quelque part en terrasse avec ces mêmes fauteuils cannés – ces mêmes tables rondes – le store à bandes bicolores blanches et vertes – ce jour – là opportunément baissé, mais pour faire rempart à la pluie têtue et froide qui pianotait ses petits geysers inopinés sur la chaussée. Il était assis-là. Je l’ai reconnu sans pourtant l’avoir jamais vu – à cette manière d’indifférence étrange et tranquille dont mon amie s’était fait l’écho lors de ses nombreuses et passionnées descriptions. Outre sa maigreur vertigineuse – son visage hâve encadré de cheveux foncés, raides et désordonnés – apparemment délivrés de toute empreinte de peigne depuis fort longtemps – des yeux très bleus enfoncés profonds comme sous la pression de deux pouces – un léger voile de barbe – elle finissait toujours par conclure sur son « air d’absence paisible » proprement indéfinissable. Il était assis sous l’un de ces braseros destinés à prolonger la fréquentation des terrasses quand arrive la moins bonne saison. Un court instant – sur ce visage aérien flottant distraitement dans le gris du jour – tel un reflet lointain dans les miroirs anciens – j’ai vu rougeoyer les feux de l’enfer – c’est venu comme une évidence – tandis qu’il pinçait paisiblement entre le pouce et l’index de sa fine main droite la tige élancée d’un verre de vin blanc, le calice délicatement ciselé de gouttelettes subtiles. Il le faisait lentement tourner entre ses doigts, engendrant le bercement d’une succession d’allers – retours incessants, parfaitement inconscient de leur hypnotique et aléatoire saturation. On eut dit qu’associés à ce mouvement les éclats de lumière funambules au buvant et à la cheminée du verre réalisaient une primitive transe irrémédiablement figée aux accrocs invisibles d’une cristalline paroi pariétale…

Atelier d’écriture F.Bon / Personnages / été 2017 (Tiers Livre)

 

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photo F.Durif

Article mis en avant

Chantierencourt – Bref (en quelque sorte).

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photo Françoise Durif

 

Un jour je dis: je vends ces bouquins bien domestiqués à l’appel sur les étagères – comme on pense vaguement je change (de) tout – me sens l’envie d’autres – de nouveaux, une autre peau. Revient alors cette histoire fabuleuse d’un type qui aurait laissé troqué vendu  sa vie : …teau sa gamelle sa poussière ses habits sa bagnole sa maison son travail son pays sa femme son chien ses amis son pain ses mots son cou… ! – tu crois que c’est possible ? (Tu t’imagines que c’est pas dans l’ordre des choses, hein, tu crois ça ?) – tu t’interroges: oh, mais qu’est ce qu’ils ont dit les autres ? – et de quel droit tu bien-penses de leur place ? – quelle idée foldingue ce scénario: changer de vie,  repartir à zéro tout chambouler bousculer chavirer rock and roll mon ami, rock and roll et surtout roll roll roll

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photo Françoise Durif

 

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(qui sait, je les aurais peut-être aperçus) ils auront longtemps déambulé, nonchalants, distraits, gaiement enlacés dans les allées du parc, tranquilles sous ses frondaisons épaisses ou clairsemées, ou bien rieurs, à inventer les histoires d’eux à la pulpe des lèvres, bavardant des autres, du temps qui parfois bouscule, toujours s’efface ; derrière leurs paupières baissées l’éclat polychrome de nombreuses saisons – (je les aurais peut-être croisés mais alors sans même l’empreinte d’un regard, comme on effleure sans trace les fadeurs passe-partout des décors autour de soi, pensant parfois : c’est moi le figurant  – ombre épurée de qui et pour quelle histoire ?) – puis sera venu leur hiver –

P1070122 tu es maintenant passé du rire au froid elle aura dit peut-être – et lui ne répondra pas car bouche de pierre, mains d’étreintes en acier bleu de glace, (je verrais alors le ciel déchiqueté s’effilocher en stalactites fines sous les fenêtres enrégimentées en façades – au bord des allées étroites les fûts droits d’arbres noirs et décharnés – leurs brindilles étirées au bout des branches, d’autres en fourreaux d’aiguilles) – elle aura dit alors depuis l’infini de son chaos – (un fracas de pensées rapeuses lui  balafrera le crâne d’un squelette d’échafaudage, petites planches étroites et grossières – cercueils de mots – carcasses d’images grises et ternes, un jour de décembre échoué à rive de nuit – elle aura pourtant tenté comme elle peut d’avancer encore somnambule, continuer comme elle peut équilibriste ! – et senti que si décrochait s’enliserait) – aura répété – mais tu es devenu comment depuis marcher facile, crocheté à mon bras – ajouté à ma danse, comment devenu si gelé sous ta pelure trop blanche

P1060342au loin les paroles brisées de ceux qui promènent sans effort leur durée de vie s’estomperaient ; elle aura une dernière fois rêvé : à leurs souffles légers accrocher la guirlande multicolore des bribes d’elle ; elle aimerait tant miroiter encore de leurs murmures, leurs babioles leurs aventures de quatre sous – passer de main en main de proche en proche de tiédeur de poche en rondeur de poche soyeuse – se repeupler de leur vie, ses nappes, ses îlots, ses reflets, ses petites courbures, ses odeurs de cigarettes et ses verres de vin – les baisers dans le cou et les baisers sur la nuque – elle aura songé tout le simple du monde à portée de main – s’ouvrir neuve comme seul un matin d’ignorance à fleur de peau ;

 

mais nous voilà passés – elle aura dit – pour toujours du rire au froid ; elle aura enfin soupiré, à son front une arche blanche – un cercle continu d’absence les soude de son anneau. Les voilà silencieux. (je les vois maintenant l’une et lui scellés à leur banquise – nus et saisis dans une étreinte immobile. on dirait un accroche-cœur sali de neige-béton, un camée désolé enseveli sous la poussière morne d’une arrière-boutique fanée.) A nos pieds l’écume du jour s’émiette.

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Photo Françoise Durif

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aujourd’hui C. ton enterrement. petit cercueil (t’étais pas grande !) bois très clair sur ses fines pattes de tréteaux alu dans l’allée flanquée de tombes:  faux marbre ou terre pelée, plus ou moins identifiées (je dirais déjà robe sapin pour ta dernière boîte rapidement posée devant – idée que c’est le moins cher – mais n’en sais objectivement rien) pas de superflu en tout cas – pas loin du couffin carton (cheap) ça se voyait que c’était presque déjà donné – et par dessus autour un ciel de bientôt fin novembre tout mouillé. un pleurer qui se dit pas se ressent même pas. on s’est un peu parlé, les ceux venus parce que c’est tout simplement humain et qu’il nous valait mieux : « super bien organisé » ; dans un presque rire très triste mais vraiment fallait pas trop dire en plus : cette cérémonie, ça ressemblait à de la misère grisaille – j’ai écrit auparavant des  mots pour balbutier de toi, mademoiselle Christiane, et c’est griffé, si quelqu’une ou quelqu’un veut bien jusqu’à lire là bas : https://detoutetdesriens.wordpress.com/2018/11/07/mercredi-7-novembre-2018/

donc bientôt déjà tu poseras dans ton cimetière dit paysager – des fleurs écarlatent les tombes – c’est de bonne compréhension: on n’est pas loin de. mais ça reste d’un moche de moche: bord de route minable (déchetterie et zone industrielle à quelques cents de mètres de pas loin) à gratter le cul d’un ciel vieille casserole, ça reste crade de fin de rien – bordure de rien – décousure de rien – t’avais pas forcément tort de crier jusqu’à depuis et plus rien enfin

dessus ton cercueil tout bien raboté blanc pas cher – posées les reliques de tes parents (leurs poussières calcinées – je vois nettement: deux mains fines soutiennent un globe et dedans j’entends presque causer les cendres – à côté une autre urne effilée comme un obus – veinée comme un coeur de marbre figé –  du encore moins moins que rien et c’est  à battre comme ça peut).

Ce qui me reste aussi et sans doute aucun presque tout le monde s’en fout et c’est normal et c’est bien sûr :

 

 

  • à jeter les trois ou quatre immortelles dans ta fosse qu’est ce qui empêche d’y aller qu’est ce qui attire et qu’est ce qui repousse ? pourquoi mourir englué dans l’humide et le froid ? quel choix ? et comment ça repousse

 

  • les sacs de plein déjà prêts pour occulter, flanqués comme gluantes gueules sur le rebord avide, accompagnés d’images merdiques: tout près un petit camion minable avec sa dérisoire grue étique pour saisir ces voraces panses remplies d’argile – nous tous partis, le trou froid bouché dans un glouglou de terre inhospitalière

 

 

  • Francisco Gutirerrez « la despedida »
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c’est comme un trait d’union tendu juste par dessus

les immeubles crades et amaigris hissent leur wagon au plein du ciel désuni

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l’endroit de ville a ses fouilles ses îlots ses coursives et leurs cicatrices de mots étranges.

là s’écorchent tes yeux soudain arrêtés

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la rue. les trottoirs courent à son côté – des gens sombres posés dessus. des grappes d’humains sous les voûtes obscures et sur les langues d’escalier – des silhouettes esseulées la fumée aux lèvres –

des peuples d’étudiants l’avenir qu’ils voient devant

des plus vieux disent derrière –

tout ce rien qui attend à vif et maqué de rouge, disque de cherche-emploi cloué comme un christ sur la porte lourde

 

un peu de pluie si on veut parfois

 

la peau d’écaille balance des messages blancs sur noir – sortilèges et avertissements.

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le pas accroche ! – c’est depuis l’accident de longtemps. ça donne bien à pencher tout ce cinéma d’urbains ! – on s’y sera mis nombreux dans le chaud miteux des petites chaises en troupeau derrière le mur – là-bas. (dans la cour minuscule, entre les flaques, les voitures bien rangées sous les fenêtres comme des chevaux paisibles ruminant sous l’anneau)

 

 

sorti de trop de chaud le pas gauche râcle au goudron c’est depuis ce bringuebalant que les envers se découvrent:

dessous les yeux des fenêtres s’entassent et des gens collés dedans à l’heure du manger presque sous terre. Regarder le dos d’un qui essuie longtemps son assiette verte, ronde et luisante comme un soleil dans l’eau, plus loin un lit défait sous tout ce bitume de ville – à côté une femme pâle et qui attend – toi sans rien savoir – regarde – oui c’est par là les urgences

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on y mettra bien des limites, des bords c’est écrit, il en faut pour fabriquer des différences et des passages entre ces lieux incertains des morts qui attirent les vivants

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passe temps

… jamais croire du temps d’avance (comme si amasser provision pour plus tard soi – disant bombance … quelle stupidité !) et pourtant vit comme du trop plein de temps sur les bras – jusqu’à ras le bord les poches, dedans toute remplie la besace, aussi tous les recoins dedans la tête inerte ; jamais pourtant récupéré du temps d’arrière, des secondes de celui d’enfance (le temps d’imprécis où tout s’invente tout s’oublie  – ou bien pire ou bien mieux : même pas connaissant le temps filant) ; et jamais vu non plus du temps conditionnel qui déborderait depuis les berges du fleuve paresseux, berges béton de par ici, roseaux herbe et vase de par là-bas, jamais copié-collé le sirop du temps présent – câlin dès du matin quand la bruine mâtine le pied des collines ! – ni du temps tout bleu perché sur tapis lavis de tuiles ; encore moins chiné tout le bric-à-brac du temps de l’en-bas, le sombre des caves humides, de des grottes en échos flic flaque floc, du des galeries souterraines – ni humé soupesé palpé de l’essence du temps substance : participe dépassé posé de sur la balance, fermé serré de dedans le sac et retenu à les pleines pognes – pas plus comptera bille à bille grêlons blancs de du temps futur sauté cloche-pied de proche en proche ou boulier coloré de du temps passé simple – comme fit rêve de des temps si emmêlés qu’imparfait il s’en brouillait tout le temps du temps au fur et à mesure qu’il s’effaçait à peine gravé

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mercredi 7 novembre 2018

Celle qui gît là-bas je ne la sais pas si allongée sur un lit de chez soi ou une de ces carcasses métal-et-mousse à roues caoutchoutées, îlot désinfecté des passants d’hôpital, radeau communautaire de chez personne où les corps circulent souffrent tournent et se remplacent – parfois pour du mieux parfois pour du plus rien, alors casier banal réfrigéré à roulettes – celle qui gît si lointaine là-bas, je la savais un peu d’avant – chacun son destin et finit de s’égarer dans les décors de la vie (ses scènes – sa dramaturgie ses petites comédies de soucis ses loges de cela ses coulisses de ceci) ; celle qui gît toute raide là-bas était paraît-il schizophrène gauchère contrariée avait la sinistra et donc perdu sa mère et perdu donc son père aussi sa bonne santé jusqu’à presque mort depuis déjà le temps d’infans (mais tu me dis aujourd’hui qu’elle a été trouvée hier, inerte, au pied de l’escalier, dans la maison parentale qu’elle habitait depuis sa grise et colérique enfance solitaire, figée au pied des degrés, avec son inaltérable certitude des retrouvailles dernières) – celle qui gît toute blanche là-bas ne jetait rien (ça peut servir on lui en réclamera compte – qu’as tu fait de nous et de nos affaires ?) gardait les cendres funéraires dans la chambre, aussi les cartons les détritus les emballages – partout dans le salon je crois, dans la cuisine je crois, dans le garage aussi pourquoi pas – celle qui gît muette là-bas se disait lente se disait tordue se disait immortelle se soignait l’injustice et le mal par les cris par les pleurs – le cancer par les plantes – celle qui gît arrêtée là-bas trimballait sa vie transpercée d’écoutes et de regards dans une filoche sale et trouée – marchait courbée et glissait ses pieds dans de drôles de galoches – celle qui gît blême là-bas coloriait des mandalas de toutes les couleurs avec grande application, ça la rendait vieille petite fille ou petite vieille fille quand elle les montrait – vous avez-vu ? – quand elle les donnait – vous avez lu ? – celle qui enfin réunie, je lui souhaite là-bas – a inscrit au dos du feu d’artifice qu’elle m’a – pour alléger un départ – donné, et depuis ce jour et maintenant me regarde relire et écrire : « pour un monsieur bien tristounet et mélancolique, de la part de Christiane ».

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… je maintiens la fiche rectangulaire et rigide entre le pouce et l’index, une main de chaque côté, à une vingtaine de centimètres devant mes yeux. Les régiments de mots – leur grouillement d’insectes gourds et caparaçonnés ou infimes brindilles d’échassiers – en rangées tenues serrées et juxtaposées -s’amenuisent et se désagrègent, comme les grains d’un morceau de sucre trempé dans le café ou dans le petit verre d’eau de vie parfumée…

dans les salles d’examen des tabourets insignifiants prostrés devant d’étranges créatures hydrocéphales : crânes d’Alien boursouflés  – adultes siamois soudés par le front – les yeux verrouillés dans les yeux – Yves Montand hâve et épuisé, aveuglé derrière une paire de grosses lunettes noires cerclées de fer, vissées comme des hublots de scaphandre à même le visage creusé et mal rasé…

… aperçu sur le trottoir en allant de mon pas inquiet, moitié sur le noir goudron, moitié sur l’ocre de sable gore du minuscule parc attenant, un semi irrégulier et abondant de petites feuilles en forme d’éventail légèrement fendu – jaunies comme gouttelettes échues d’un ciel d’automne au soleil frileux et maladif, pourtant presque fluorescentes dans le soir humide qui bientôt virera nuit – ai levé la tête en suivant le doigt pointé d’une femme rieuse penchée vers son garçon : elle lui désigne le grand ginkgo biloba sous son écume d’or alors l’enfant sourit aussi…

… comme un bégaiement las de ces mois de rentrées pluvieuses – quand la nuit trop vite tombée déballe ses cartons d’obscurité pesante, cerne la cabine du photomaton coincée contre son bout de mur, guérite sale et fatiguée. Derrière les rideaux plissés façon jupe, noirs ou gris, le siège à visser ou dévisser (en faisant tourner vite l’assise pour la régler à la bonne hauteur, borborygmes de secousses râles et vibrations – rotations bruyantes du pas de vis bringuebalant dans son fourreau) – le masque funéraire enfoui tout au fond de l’écran fumé, un œil absent de chaque côté de la luciole rouge – comme une visée laser dans les jeux vidéo – ton nom est personne…

… privé d’images le cerveau hallucine – hoquette son cliquetis de cinéma de hasard – bobines toutes mélangées : une façade placardée de volets bleus délavés – un fard à paupières grumeleux sur une peau vieille – une porte à demi-mangée de noir depuis son seuil paillé de hautes herbes folles – au mur le stigmate ocre de la pierre descellée – une silhouette solitaire pendue sous un parapluie sombre entre deux rangées d’immeubles : la ville verdie de mousse ou bien une citadelle triste noyée sous une peau d’eau oblique et profonde ; au troisième étage de la maison de retraite en lego de briques rouges, la chambre minuscule domine la grille du parc, surplombe la rue bordée de voitures stationnées entre ses bubons de poubelles – engoncé dans son fauteuil usé Thomas Y. commente le match de cricket, les hommes vêtus de blanc se meuvent silencieusement dans la fenêtre de sa télévision éteinte… « Hi Mr.Y, how are you feeling this morning ? – ready for a nice shave ? »…

… « vous pouvez lire là ? et là ? et quand je cache le gauche, vous pouvez ce paragraphe ? » – «  Au début oui… mais après… » – « après les mots s’effacent, c’est ça ? – et les lignes, elles sont déformées ? » – « non ? alors des fois elles sont déformées des fois pas ? – c’est bizarre quand même ! »…

… le menton repose sur la mentonnière le front est calé contre l’arceau, le disque noir vient cacher un œil puis l’autre, « fixez la croix verte au fond là, ne clignez pas. »: la mince ligne rouge entame son ascension saccadée accompagnée de bips, maintenant elle se tord légèrement à l’extrémité gauche, infime encoche, comme la toute première indentation que j’avais remarquée sur la ligne d’horizon ; au loin un bateau essayait ses canons à eau, expulsant d’immenses gerbes immobiles comme des ailes déployées, j’avais imaginé un papillon sur une fine lame d’herbe et puis vole virevolte en dansant le chemin, j’avais pensé étés lointains et à ce qu’on dit : « ce sont les âmes des enfants qui meurent et nous précèdent. » …

… flashs lumineux éblouissants – « ne clignez pas » – elle surveille son écran une moue inquiétante au coin des lèvres – flashs lumineux, festival de couleurs – ne cligne pas je me dis – tiens voilà œil gauche tiens voilà œil droit – dans la salle d’attente tout à l’heure autour des néons bourdonnait une aura d’arc-en-ciel ou bien comme une fête de guinguette et ses lampions – tiens voilà les deux…

… et si on savait prendre photos du dedans d’un homme – ses rêves ses images ses graffitis de pensées – visiter sa tête de songe comme une caverne et ses parois de peintures rupestres, le cheval pommelé de noir – l’ocre autour du blanc des mains – le poisson palimpseste ; dans les creux de son crâne, les failles de ses os les souffles de ses os on saisirait les regards muets de ses morts partis forer la nuit  – des sillages de murmures des effluves de chairs profondes et des marées de silences noueux – des remous de colères inouïes comme des ouragans, et des pages et des pages d’écritures manuscrites pour administrer ses histoires et relier ses visions et peut-être quand les mots s’effaceraient…
… ad nauseam il perdrait…
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…corps image et nom – à l’envers du nommable le noir plus que de nuit…

 

Métamorphopsies 4

Écrit en lettres mauves très grosses et en relief au-dessus du comptoir blanc-gris uniforme :

ACCUEIL

La première salle d’attente fait sas. Elle est sans images. Le sol est morne. À côté de la porte d’entrée un petit écriteau murmure: « attention à la marche ».

Les chaises sont blanc-cassé et soudées entre elles par leurs pieds plutôt hauts, tubes rectangulaires, couleur rouge-brique poussiéreuse. Elles font le tour de la pièce, sauf bien sûr devant la porte d’entrée. Devant la banque surmontée du cri ACCUEIL sous lequel est assise la secrétaire. Devant le couloir vers lequel pointe un index. C’est une affichette en papier, imprimée en mauve et jaune : l’index est suivi de l’acronyme Dr. puis un nom que je n’ai pas retenu.

Les autres salles d’attente, effleurées par le corridor comme de petites criques lascives autour d’un fleuve en méandres lents, sont colorées : celle-là est vert vif. En grosses lettres noires verticales sur un pilier : SALLE D’ATTENTE, tandis que deux noms de médecins flottent, suspendus au-dessus du couloir qui, délaissant l’ouverture claire, poursuit son cours.

Une femme assise avec son peut-être fils. Ils parlent fort. (On se dit : « comme dans leur salon ! »)

Elle : « c’est une pomme que je vois là au mur ? » – « oui »

Ils parlent de l’homme d’entretien (qui a passé l’âge ou pas loin), venu pour vérifier le chauffage. (Vêtements de travail gris pâle, visage rond, lunettes, cheveux blancs, grosses chaussures de sécurité). Il vient de pénétrer et ressortir par deux fois dans un secrétariat vide, a refermé chaque fois à clé – deux tours. (Doigts un peu gourds et boudinés). « Celui-là ne sait pas ce qu’il fait » dit tout haut le fils à la dame et à la cantonade : « … trop de gestes parasites!» L’homme gris n’a pas entendu ou fait semblant de.

Le peut-être fils fait savoir ou croire qu’il maîtrise beaucoup de choses et peut-être aussi se convainct qu’il s’occupe bien de sa mère. Il dit que les non-voyants doivent avoir les moyens de préserver leur indépendance. Il dit qu’il faut savoir se remettre en question ! Il parle d’une qui vendait des produits raticides et d’une pizza et puis de là où il a garé sa voiture… Elle parle de sa sœur avec laquelle elle ne s’entend pas trop, des résultats de son œil qui ont progressé, de peut-être une nouvelle piqûre préventive ; lui : « bien sûr c’est mieux de s’y prendre avant » – elle, d’une fois où elle s’est trompé de bus en confondant un O avec un 0.

L’orthoptiste vient chercher les patients un à un… elle est rassurante et enjouée. Elle laisse toujours traîner une main discrète et agile derrière elle, prête à se laisser attraper ou bien à saisir et à guider, elle devine très vite s’il faut ou pas.

On reconnaît les habitués, auxquels sont demandées des nouvelles. On voit surtout des gens âgés accoutumés à ce qui reste et à ce qui passe parce que pas d’autre choix. Echoués comme ces bateaux mis au rancard dans leurs cimetières, on se sent juste avant la carcasse et les reliefs de vase.

 

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métamorphopsies 3

on voudrait  fendre du bout des ongles le ventre aride des mots quotidiens

être à nouveau ébloui par ce qui dedans

de vif

et inconnu

insiste et grouille

soudain parle parle parle à tordre et à transperce

 

( l’éclat du poisson quand la braise d’écailles ineffaçables sème son soleil émietté sous la paupière des vagues )

 

on voudrait

une clé

 

comme autrefois celles d’interrogation en argent

pour les boîtes oblongues en fer blanc acéré

 

alors

entendre frissonner derrière les moindres choses

toutes les petites ombres qui refluent

ou bien

sentir le battement lent

d’immenses ailes douces dressant voile aux voix lointaines

celles qui

toujours dessous les croix mais dans les airs mais dans la chair

persistent

 

rappellent l’instant

de la main fraîche dessinée à la fièvre du front

 

on voudrait la clé perdue

ouvre-mélasse ouvre-goudron

 

et naviguer une dernière fois à l’envers

sans embrouille

clair et à tue-tête

 

on voudrait

un matin de ressac

de sable

ou bien

l’herbe et sa rosée

on voudrait

 

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métamorphopsies 2.

puis ai suivi lentement la grille. frôlé sa tristesse menue caressée à la pulpe des doigts, fripés et fragiles : une corolle affaissée où le soir bientôt se formerait. retrouvé la cour d’école embrouillée – ma tête en lambeaux s’effritait dans une bousculade de cris. balloté entre les tourbillons, j’agrippais les piquets métalliques scellés dans le muret de pierre. l’odeur du fer colorait longtemps ma main.

ai longé la grille doucement. feuilleté cette page tournée. vu sortir rampant dans l’ombre les rails roussis. ils accompagnaient les hangars déchiquetés en lamelles de gris – en bandes de bleu. le vif du ciel tendu dessus et son pays d’eau claire. dessous la terre tannée : son cuir gris et de rares touffes d’herbe grillée.

un arbre malingre au loin – perdu derrière le fagot géométrique des tubes argentés, annelés comme des trachées – ai plongé pour tout dire dans ces orgues à images ces visions cathédrales.

la saison grésillait ses dernières lueurs hachées de carreaux, les bouches noires cernées d’argent, empilées en pyramide, prélevaient des échantillons du monde, découpaient à l’emporte-pièce de savantes intersections, nouaient d’étranges correspondances et creusaient en profondeur d’obscurs passages secrets.

un arbre chétif au fond s’était pendu dans son médaillon de noir

 

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métamorphopsies 1.

suis passé un jour récent à côté de l’empilement d’immenses tubes argentés. C’est juste après la vieille locomotive aveugle et rouillée, son air d’abandon boudeur et buté, derrière la grille verte, sous le hangar et sa voûte d’ombre, et puis autour le bleu  d’été traînant – tout léché d’automne

descendre de vélo pour la photo, glisser l’appareil en s’écorchant un peu la main derrière les carrés métalliques étroits, quadrilleurs d’image en essaim ; et pensé sans savoir pourquoi à Thomas the Tank Engine quand les enfants étaient petits il y a bien du temps d’avant et pourtant

pensé sans savoir pourquoi gares et trains ceux qui les prennent et ceux qui les laissent, les envies d’ailleurs, les voyages glissants en plans monotones derrière les vitres sales, le front appuyé dessus imprime sa toile serrée

comme si la tête s’arrachait des pensées ou bien des rires ou bien des larmes

les jetait aux cables aux ponts aux arbres aux camions qui passent

aux trains qui croisent en hurlant

à l’homme sur le quai, valise à roulettes à ses pieds,

on dirait sentinelle sous l’affiche qui lui ressemble – même barbe – trente ans plus tôt

engagez – vous !

 

comme si se prenait des grandes gifles d’air noir et claquant aux gueules des tunnels ou tombait dans un puits l’écho d’un trou sans image et le chut chut chut des roues sur les rails

pensé

tenir tout ça en laisse pensé garder tout ça encalminé

 

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